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MEDIAS AFRICAINS

Succès du premier « RENDEZ-VOUS MEDIASFRERES/IJBA »

Plusieurs étudiants, enseignants et curieux ont suivi avec beaucoup d'attention le débat sur le bilan de la libéralisation de l'audiovisuel en Afrique, sujet qui était au coeur de cette rencontre mardi 1er décembre 2009 à l''Institut de journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA).

IJBA
Une attidude de Norbert Ouendji et Tidiane Dioh lors du débat/Photo: IJBA

Tidiane DIOH, chargé de cours à l'université de Sorbonne Nouvelle - Paris 3 et responsable du Programme Médias à l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), était l'invité principal de ce rendez-vous inaugural. Il a abordé le sujet en s'intéressant au cas du petit écran et en s'inspirant de son ouvrage publié il y a quelques mois chez Karthala : Histoire de la télévision en Afrique noire francophone, des origines à nos jours. S'appuyant sur des travaux antérieurs, des faits, des témoignages et des anecdotes, Tidiane Dioh a d'abord rappelé les conditions dans lesquelles les télévisions publiques ont émergé dans les dix-sept pays étudiés - Bénin, Burkina Faso (ex-Haute Volta), Burundi, Cameroun, Centrafrique, Congo, Côte d’Ivoire, Gabon, Guinée, Mali, Mauritanie, Niger, République Démocratique du Congo (ex-Zaïre), Rwanda, Sénégal, Tchad, Togo).

« Une histoire irrationnelle »

« L’histoire de la télévision en Afrique a été dès le départ une histoire irrationnelle », a-t-il fait observer. Idéalisée, mythifiée, conçue comme signe de modernité, d’une certaine considération sociale, la télévision a été privilégiée comme « média national », alors que ni les professionnels ni les populations n’avaient été suffisamment préparés pour l’accueillir. En témoigne l’absence, pendant plusieurs années, d’expertises avérées pour la programmation et la gestion des aspects techniques propres à la télévision qui en a fait, par conséquent, un outil dépendant des pays occidentaux et de la France en particulier.

Dans ce contexte et au-delà des considérations politiques, les contraintes financières et techniques qu'exige la création d'une télévision étaient un obstacle majeur pour les promoteurs privés. Les États étaient quasiment les seuls capables de mobiliser les moyens pour en  disposer une, d'autant plus qu'ils la considéraient comme un outil au service de la construction nationale. L'audiovisuel était ainsi monopolisé par les chaînes publiques. Le vent de démocratisation qui a soufflé sur le continent africain dans les années 1990 a permis à plusieurs pays de libéraliser ce secteur stratégique. Certains se sont engagés dans cette logique d'ouverture début 2000, alors que, pour diverses raisons, d'autres traînent encore le pas.

L'info politique à la télé

Aujourd'hui, plusieurs capitales africaines comptent des dizaines chaînes de télévision privée. Le risque, pour Tidiane Dioh, est que ce foisonnement tous azimuts crée une saturation technique qui brouille les ondes et tue la qualité de réception. Un phénomène bien connu en Afrique en matière radiophonique. Aussi, cette libéralisation incontrôlée de la télévision ouvre la voie à toute sorte de promoteurs, même les plus redoutables du point de vue de leurs opinions philosophiques, religieuses ou politiques. Sur ce dernier point, les préoccupations de Maria Santos-Sainz, directrice de l'IJBA, ont donné l'occasion d'évoquer l'extrême politisation des informations en Afrique et leurs conséquences. « Il y a beaucoup de journalistes politiques, mais peu de journalisme politique », souligne Tidiane Dioh, ancien journaliste à Jeune Afrique et à TV5. Le modérateur du débat, Norbert N. Ouendji, précise que dans la plupart de cas, le griotisme l'emporte sur une véritable analyse politique, les journalistes concernés, en particulier ceux du secteur public, se considérant comme la voix du maître ou du prince au pouvoir. Quant à leurs confrères du privé, ils sont souvent confrontés non seulement aux limites de la liberté d'expression, mais aussi aux intérêts des patrons qui les acculent parfois à l'autocensure. Ici, toute vérité n'est pas bonne à dire au risque de subir les pressions et les menaces du régime, voire d'être lâché par son employeur...

« Investir davantage dans la presse écrite et la radio »

Par ailleurs, Tidiane Dioh a évoqué l’inféodation des télévisions africaines d’État aux ministères de tutelle, rendant inefficace le rôle des organes de régulation. L’exemple du Bénin étant toujours la référence citée pour montrer le dynamisme possible lorsqu’il y a une bonne volonté politique. Malgré ces pesanteurs, il estime que « les télévisions publiques ne vont pas mourir ». Elles ont plus de moyens que les chaînes privées. Toutefois, l'environnement actuel  l'amène à soutenir qu'il faudrait « investir davantage dans la presse écrite et dans la radio [car) la télévision coûte chère ». « Il faut en moyenne 6 millions de Fcfa (près de 9150 €) par jour pour faire fonctionner une chaîne », précise-t-il.

Au total, Tidiane Dioh a édifié l'auditoire sur trois points essentiels : la résistance des télévisions dites « nationales » face à la concurrence exercée par de nouvelles stations privées dans les années 1990 pour les chaînes internationales et début 2000 pour les chaînes nationales, les difficultés techniques et matérielles qui font obstacle au développement de ce média en Afrique et enfin l’occupation anarchique des ondes par des groupes de toute nature du fait d’une libéralisation désordonnée. Les questions et observations pertinentes soulevées par Norbert N. OUENDJI ont éclairé les débats auxquels a participé un public très attentif. La présence de la Professeure Annie Lenoble-Bart, spécialiste des médias africains, a été particulièrement saluée.

La rencontre du 1er décembre, qui a aussi permis de rendre hommage travaux d'André-Jean Tudesq sur les télévisions en Afrique, était proposée par l'association MEDIASFRERES. Elle a été organisée en partenariat avec l'IJBA. Une première très bien accueillie aussi bien par les étudiants et les enseignants que par la direction de cette prestigieuse école, qui a émis le souhait de renouveler cette expérience, conformément à sa tradition d'ouverture sur l'Afrique et les pays du Sud en général. Un nouveau rendez-vous a été pris pour le deuxième semestre.

Patrice CORREA
Doctorant à Bordeaux 3
Membre de MEDIASFRERES

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